Imagine une image qui naît lentement, non pas d’un seul trait de crayon, mais d’un enchevêtrement de textures, de papiers, de fils, de carton. Un relief invisible au regard mais perceptible sous les doigts. Puis, vient l’encre, la pression, et le miracle : une impression apparaît, miroir d’un monde fait à la main. C’est cela, la collagraphie.
À la croisée du collage, de la gravure et de l’impression, la collagraphie (ou collographie) transforme les matériaux les plus simples – carton, dentelle, ficelle – en œuvres uniques. Technique accessible, libre et fascinante, elle permet d’explorer des images pleines de textures, de profondeurs, d’accidents heureux.
Dans cet article, nous allons explorer cette pratique pas à pas. Depuis le matériel de base jusqu’à la réalisation d’une première œuvre, en passant par des astuces d’artiste et des idées d’ateliers à faire avec des enfants.
Le mot “collagraphie” vient de “coller” et “graphie” (écriture). Il ne s’agit pas de dessin classique, mais d’une gravure de surface, construite en volume avant d’être encrée et imprimée.
Comprendre la collagraphie : une technique entre textures et empreintes
La collagraphie, c’est un peu comme graver avec les doigts, les ciseaux et la colle. Au lieu de tailler dans une surface dure comme le bois ou le cuivre, on construit une image en relief à partir de matériaux que l’on colle sur un support : morceaux de carton, dentelle, tissus rugueux, fils de laine, papier froissé, sable, végétaux séchés… Chaque élément ajoute une texture différente.
Une fois la plaque collée et sèche, on l’encre à l’aide d’un rouleau. On peut choisir d’encrer uniquement la surface (technique en relief) ou de faire pénétrer l’encre dans les creux (technique en creux). On pose ensuite une feuille humide par-dessus, on applique de la pression – parfois avec une presse, parfois simplement avec les mains ou une cuillère en bois – et l’image se transfère sur le papier.
L’aspect final est souvent plein de surprises. Certaines zones s’impriment très fort, d’autres laissent à peine une trace. On retrouve l’imprévisible des empreintes naturelles, comme si l’image venait d’un rêve tactile.
Tu peux réutiliser la même plaque pour plusieurs tirages, mais chaque impression sera légèrement différente. C’est une impression multiple… mais jamais identique.
Deux techniques principales pour imprimer
- Encrage en relief : on roule l’encre uniquement sur les parties hautes. Cela donne une impression très graphique.
- Encrage en creux : on pousse l’encre dans les creux, puis on essuie les surfaces. C’est plus subtil, avec plus de détails dans les textures.
Petite histoire rapide
La collagraphie est une technique relativement récente dans l’histoire de l’art, apparue au XXe siècle. Elle a été développée par des artistes en quête de nouvelles matières, hors des sentiers battus de la gravure classique. Elle est aujourd’hui très prisée dans les écoles d’art pour son aspect expérimental et accessible.
Le matériel de base pour se lancer en collagraphie
Ce qui est magique avec la collagraphie, c’est qu’il ne faut pas un grand atelier ou du matériel sophistiqué pour commencer. Une table, un peu de lumière naturelle, quelques objets du quotidien… et l’envie de créer suffisent.
Les indispensables
| Élément | Utilisation | Alternative récup |
|---|---|---|
| Plaque de base (carton rigide) | Support sur lequel on colle les textures | Carton de boîte à chaussures, calendrier recyclé |
| Objets à coller (texturés) | Créent les reliefs imprimables | Ficelle, dentelle, graines, feuilles sèches, tulle, tissu |
| Colle blanche (type vinylique) | Fixe les éléments sur la plaque | Colle scolaire, colle maison (eau + farine) |
| Encre pour gravure ou peinture acrylique diluée | Sert à encrer la plaque | Gouache dense, encre maison à base de café ou curcuma |
| Rouleau encreur ou pinceau large | Étale l’encre sur la plaque | Spatule, dos de cuillère, morceau de mousse |
| Papier absorbant | Support final de l’impression | Papier aquarelle, papier recyclé légèrement humidifié |
Petit coin atelier
Inutile de tout acheter d’un coup. Commence avec ce que tu as. Prépare une surface de travail protégée (nappe en plastique ou vieux drap), garde un chiffon humide pour essuyer les mains, et surtout… réserve un petit coin à l’abri du vent pour laisser sécher tes plaques.
Un vieux carnet peut devenir un journal de tirages. Note à chaque fois : la texture utilisée, l’encre appliquée, le résultat… pour suivre ton évolution.
Préparer sa première plaque : coller, gratter, imaginer
Il y a quelque chose de magique à créer un monde miniature en relief. Une plaque de carton devient paysage, portrait, forêt ou abstraction. L’idée n’est pas de reproduire fidèlement, mais d’évoquer, de suggérer, de jouer avec la lumière et les creux.
1. Composer avec la matière
Imagine une scène simple : un arbre dans le vent. Pour faire le tronc, un morceau de ficelle. Pour les feuilles, un fragment de tulle ou une plume. Et autour, quelques graines pour le sol. On colle tout cela sur une plaque de carton avec de la colle blanche, et l’on laisse sécher longuement.
Un petit paysage :
- 🌳 Troncs = morceaux de ficelle
- 🌾 Herbes = brins de raphia collés en bordure
- 🌥️ Nuages = morceaux de papier déchiré ou coton fin
2. Jouer avec le grattage
On peut aussi sculpter légèrement la surface du carton avec un cutter ou une pointe sèche (à manier avec précaution). Cela permet de créer des traits, des lignes, des zones qui absorberont l’encre différemment. Par exemple, pour un visage stylisé : les yeux et la bouche sont creusés, le reste collé en léger relief.
Toujours utiliser un support solide sous la plaque (planche, carton épais), et ne jamais couper vers soi. Les enfants peuvent gratter avec un trombone déplié ou un cure-dent.
3. Laisser sécher, contempler, ajuster
Après collage et éventuelles gravures, la plaque doit sécher complètement. Cela peut prendre plusieurs heures, voire une nuit. On peut en profiter pour l’observer, la toucher du bout des doigts (doucement), et imaginer le chemin de l’encre.
Pense en « zones » de densité. Trop d’éléments collés partout donneront un résultat brouillon. Laisse des zones de respiration : un coin vide, un centre plus dense. Comme en musique, le silence compte autant que les notes.
4. Varier les textures et tester
Chaque matière a sa signature. Une dentelle fine créera une impression vaporeuse. Une graine de lin donnera un point bien marqué. Une bande de toile émeri apportera un grain rugueux. On peut faire des essais sur de petits carrés de carton, juste pour explorer.
📌 À retenir : La collagraphie est un art lent et sensoriel. Ce n’est pas la précision qui compte, mais la richesse des reliefs et la poésie du geste.
Encrer et imprimer sa plaque : la magie du tirage
Voici l’instant suspendu, celui où le geste devient image. On s’apprête à recouvrir la plaque de vie, puis à l’embrasser contre une feuille pour lui offrir sa seconde peau. C’est là que la collagraphie devient véritablement une impression — un échange entre deux surfaces, une révélation.
1. Choisir son encre et ses outils
L’encre pour la collagraphie doit être suffisamment épaisse pour s’accrocher aux reliefs, mais pas trop pâteuse pour ne pas masquer les détails. On peut utiliser :
- 🖌️ Encre typographique à l’eau (plus facile à nettoyer)
- 🎨 Encre à base d’huile (meilleure tenue, séchage plus long)
- 🧽 Peinture acrylique très épaisse (pour des essais rapides)
Pour appliquer l’encre, on peut utiliser un rouleau dur (brayer), une carte plastique souple (type vieille carte de fidélité), ou même un pinceau rigide. Chaque outil apporte une texture différente.
Le rouleau ne doit pas être saturé. Teste sur un brouillon avant la vraie impression. Tu peux aussi combiner rouleau + tampon ou chiffon pour encrer certaines zones à la main.
2. L’art de l’essuyage (technique de la taille douce)
Tu peux choisir de laisser l’encre sur les reliefs (effet tampon), ou de l’essuyer légèrement pour qu’elle ne reste que dans les creux. Cela s’appelle la technique « à la manière noire », inspirée de la gravure.
Utilise un chiffon doux, un papier journal ou même un vieux tee-shirt roulé. L’idée est d’enlever délicatement l’encre des zones saillantes, sans toucher les zones creuses.
Tu peux aussi appliquer plusieurs encres de couleurs différentes en tamponnant certaines zones pour un rendu multicolore.
3. L’impression : avec ou sans presse
On pose la feuille (souvent humidifiée) sur la plaque encrée, puis on appuie :
- 💪 À la main : avec le dos d’une cuillère, une cuillère en bois ou un baren (outil japonais)
- 🖨️ Avec une presse : si tu as la chance d’en posséder une (même presse à linogravure ou machine à pâtes !)
L’impression se fait lentement. On appuie fort, mais sans écraser, on caresse, on insiste sur les bords… puis on décolle la feuille d’un geste lent. Et là : le souffle coupé, l’image apparaît.
Si tu imprimes plusieurs tirages de la même plaque, ils seront tous différents. C’est ce qui fait le charme de la collagraphie : chaque œuvre est unique, comme un rêve imprimé.
4. Séchage et conservation
Laisse sécher les impressions à plat pendant 24 à 48 heures selon l’encre utilisée. Ne les superpose pas. Une fois sèches, tu peux les encadrer, les relier, ou même en faire des cartes ou affiches maison.
La plaque en elle-même peut être réutilisée plusieurs fois si elle est bien nettoyée et stockée à l’abri de l’humidité.
Idées créatives à explorer avec la collagraphie
Une fois que tu maîtrises les bases de la collagraphie, une infinité de chemins créatifs s’ouvrent à toi. Ce qui était une technique devient un langage. Un support. Un terrain de jeu visuel où l’on peut parler d’émotions, d’histoires ou simplement de formes et de matières. Voici quelques idées pour nourrir ton inspiration.
1. Séries thématiques
Tu peux créer plusieurs plaques autour d’un même sujet : les quatre saisons, les émotions humaines, des paysages imaginaires… Chaque plaque devient une variation sensible autour d’un même axe, à la manière d’un carnet de voyage imprimé.
Une série de 4 impressions : l’hiver en blanc et bleu, l’été en rouge et jaune, le printemps en vert pâle, l’automne en brun et orange. Chaque image créée avec les mêmes formes, mais en changeant les textures et les couleurs.
2. Expériences matières
Teste des plaques uniquement à base de tissus, d’écorces, de ficelles, de filets. Laisse parler la matière. Tu peux même ajouter une dimension tactile à tes œuvres. Certaines personnes adorent imprimer des plaques en relief qu’on peut ensuite toucher, en plus de les regarder.
| Matériau | Effet obtenu |
|---|---|
| Tissu en dentelle | Motifs fins et élégants, semi-transparents |
| Papier bulle | Texture alvéolée, ludique et irrégulière |
| Coquilles d’œufs | Effet craquelé unique, comme une peinture ancienne |
3. Couleurs multiples et impressions en couches
Tu peux aussi réaliser plusieurs plaques différentes, chacune pour une couleur, et les imprimer l’une sur l’autre. C’est la technique du « multi-plaques ». Cela permet de jouer avec les superpositions, les transparences et les décalages légers.
Il est aussi possible d’utiliser la même plaque et de l’encrer différemment à chaque tirage, pour une série où seule la couleur change. Cela révèle des détails insoupçonnés à chaque passage.
4. Collagraphie + techniques mixtes
Une fois l’impression faite, rien ne t’interdit de la retravailler : crayons de couleurs, pastels, encre, aquarelle, broderie… La collagraphie devient une base vivante à enrichir.
Une plaque imprimée en noir et blanc, puis rehaussée au Posca doré ou au feutre blanc sur papier kraft. Ou encore, collagraphie sur tissu, puis broderie des contours à la main.
FAQ : Collagraphie – Vos questions les plus fréquentes
Faut-il savoir bien dessiner pour faire de la collagraphie ?
Est-ce que je peux faire de la collagraphie avec des enfants ?
Puis-je imprimer plusieurs fois avec la même plaque ?
Peut-on utiliser de la peinture au lieu de l’encre ?
Où trouver des idées et des modèles ?
En collagraphie, le relief devient récit
Il n’y a pas de règles figées, ni de traits parfaits à tracer. En collagraphie, on compose avec le relief, l’accident, la surprise. Une ficelle décalée devient une rivière, un tissu effiloché une brume. Tout se transforme. Tout se révèle à l’encre.
C’est un art du geste lent, un dialogue entre la main et la matière. Il t’invite à voir autrement. À écouter les textures du quotidien : les plis du carton, les franges d’un tissu, les échos d’une empreinte oubliée.
Commence avec peu : un carton, un peu de colle, une idée floue. Tu verras naître des forêts, des visages, des constellations… Il suffit d’un premier essai. Le reste viendra.
La collagraphie n’est pas qu’une technique, c’est une poésie tactile. Elle nous rappelle que dans le relief, dans les creux, dans les accidents, se cache souvent une histoire à révéler.



